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Chapitre 21 : Le tribunal (1)

21) Le tribunal (1)

Il y a un lien étroit entre ne rien avoir et ne rien voler.

Gandhi


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La journée s’annonce belle. Sophie choisit de mettre un pantalon noir un peu large pour qu’il flotte et un tee-shirt blanc. Elle emballe dans son sac, le chemisier qu’elle mettra sur son tee-shirt au dernier moment, pour ne pas prendre le risque de le salir. Elle tire ses cheveux en arrière pour que le casque ne lui fasse pas une coupe ridicule. À neuf heures, ils sont au poste de Police d’Ambalangoda. L’inspecteur est en tenue, il a sur la poitrine toute une série de barrettes qui montrent qu’ils n’ont pas à faire à un simple policier. Sarath est là avec son complice du guest qui l’accompagne toujours et surveille ce qu’il dit. Pendant deux heures, ils subissent la déposition de Sarath. Sophie ne comprend pas très bien cette déposition tardive. Il lui semble qu’il aura eu tout le temps de se mettre d’accord avec son avocat, sur une version minimaliste. Tout est en cingalais, elle ne comprend rien. Cependant, elle se rend bien compte que Sarath la charge et qu’il essaie de compliquer l’affaire en mêlant Stéphan, à tout ça. Comme ses explications et ses développements n’en finissent pas, le policier est obligé de lui dire qu’il doit s’en tenir au fait et ne pas refaire le monde. Dès qu’il a terminé, le policier leur dit de se rendre à Ballapitya et d’attendre au tribunal. Siri est dehors, il attend à la sortie du poste de police. Il veut venir avec Sophie, pour la soutenir par sa présence. Il éprouve pour cette femme beaucoup de sympathie. Il ne sait pas pourquoi. En principe les femmes occidentales ne lui font aucun effet. Il y a trop de différence. Elle, au contraire, il a l’impression qu’elle comprend ce qu’il fait, ce qu’il veut faire. Il est sûr qu’il y a entre elle est lui quelque chose qu’ils ont en commun. Il ne sait pas quoi, mais il sait que ça existe et que ça leur donne des affinités. Sophie est heureuse de voir qu’il a choisi son camp. Elle ne sait pas pourquoi elle l’aime bien, c’est comme ça, elle ne veut pas forcément connaître les vraies raisons. Sophie et Ernst ne savent pas où se trouve le tribunal. Siri prend un tchuk tchuk et ils suivent à moto. Ce n’est pas très loin, quatre ou cinq kilomètres. Le tribunal est à l’entrée de Ballapitya. Il a été en partie détruit par le tsunami. Ils pénètrent sur un terrain envahi par des gravats, des briques, des plaques de fibrociment, tout un tas de vélos rouillés empilés là. Le corps principal du palais de justice est formé de deux bâtiments parallèles. Ces deux bâtiments sont des salles d’audience. Un troisième bâtiment réunit les deux précédents pour former une sorte de U. Ce troisième bâtiment abrite les bureaux des juges et du personnel judiciaire ainsi que les archives. La salle des pas perdus où les justiciables attendent, c’est dehors, entre les bâtiments, là où sont aussi stationnées, parmi les détritus du tsunami, les belles voitures Nissan et Toyota des magistrats et des avocats. Ici, travaillent les hautes castes sri lankaises. Un varan se ballade au milieu de tout ça. Il est complètement affolé par tout ce monde. Il se réfugie dans la salle des archives où il doit servir de machine à détruire le papier… Il ressort, passe dans le bureau à côté. La secrétaire est paniquée et les hommes qui sont avec elle ne semblent pas très hardis pour le faire sortir. Il déboule sur le trottoir, parmi la foule des justiciables. Il s’affole et affole les gens. Il se réfugie sous une des belles voitures des magistrats. Ils attendent, le temps passe lentement. Au bout de deux heures, ils ne savent toujours pas si leur tour va bientôt venir. L’avocat, ami de Siri, essaye de négocier avec l’avocat de Sarath, mais ce dernier ne veut rien savoir. Il se sent fort. Il y a certainement quelque chose qui leur échappe. L’avocat dit à Sophie de passer son chemisier blanc. Il pense que ça va bientôt être leur tour. Ils pénètrent dans la salle d’audience. C’est une grande salle, à gauche des sièges pour le public. Il y a des gens du village de pêcheurs qui leur adressent des sourires et leur font comprendre qu’ils sont venus pour savoir et pour pouvoir faire un compte-rendu au village. Ils s’y installent. Au milieu de la pièce, il y a la table des avocats qui attendent que leur affaire soit appelée par le juge. Ils sont chacun vêtus d’un costume noir, d’une chemise blanche, d’une cravate noire. C’est certainement la tenue obligée. C’est aussi le lieu des négociations discrètes. L’avocat de Sophie est penché vers un autre qui doit être celui de Sarath. En face il y a une grande cage avec d’énormes barreaux dans laquelle se trouvent les prévenus dont Sarath. Le voir enfermé là, apporte un peu de satisfaction à Sophie. Quoi qu’il arrive elle sera satisfaite d’avoir réussi à l’emmener là parmi les prévenus. Devant la cage, il y a un banc sur lequel vient s’asseoir le prévenu quand son affaire est appelée. C’est une cérémonie qui se déroule sous ses yeux. À un bout de la pièce, à l’opposée de l’entrée principale, il y a un siège surélevé sur lequel est assise une femme, c’est la présidente du tribunal, elle est enveloppée dans une robe noire. C’est elle qui préside l’audience et décide du résultat. Elle est jeune, belle. Elle donne l’impression d’être très fier d’être sur ce siège. Elle a dû lutter pour en arriver là. Sophie sent bien qu’il faudra compter avec elle. À ses pieds, les policiers qui ont mené les enquêtes sont réunis. Sophie reconnaît l’inspecteur et son secrétaire. L’affaire de Sarath est appelée. Il sort de la cage et prend place sur le banc des prévenus. Les avocats s’avancent aux pieds de la présidente. L’avocat fait signe à Sophie de se lever et de s’avancer dans la salle pour être vue de la présidente. C’est elle qui décidera si Sophie doit intervenir. De même l’avocat de Sarath fait signe à l’homme du guest de s’approcher et de se montrer aussi. Les débats commencent. L’inspecteur parle en premier sans doute pour présenter l’affaire. L’avocat de Sarath, dans son costume neuf, hurle, vocifère, et montre son témoin. L’avocat de Sophie, dans son costume élimé qu’il a dû acheter d’occasion, fait ce qu’il peut. Il montre Sophie qui attend debout devant la présidente.

La présidente fait un geste de la main, elle ne veut pas entendre les témoins. La présidente autoritaire et tout en dignité s’exprime d’une voix de petite fille qui ne semble plus du tout correspondre avec sa fonction. Lorsqu’elle s’arrête de parler, l’avocat de Sophie lui fait signe de sortir, c’est fini. Dehors, entre les bâtiments, il explique que la présidente a déclaré sa juridiction incompétente pour le détournement d’argent. Tout le monde est déçu. Pour récupérer l’argent, il faudra faire une demande devant la juridiction de Galle qui est seule compétente pour ce genre d’affaire. Au mieux l’audience pourrait avoir lieu en octobre. Sophie a besoin de temps pour prendre sa décision et elle dit à l’avocat qu’elle va se rapprocher de l’ambassade de France. Elle décide de revenir au poste de police pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer, pour qu’il y ait eu un tel retournement de situation. Au poste, le commissaire joue avec son fils qui est assis sur ses genoux. Dans la pièce cachée par le rideau, Sophie voit une femme qui se recoiffe. Le commissaire dit à Sophie qu’il est accablé par cette décision. Il veut essayer d’aider Sophie. Il appelle la juge. La discussion dure et le ton n’est pas toujours très cordial. Il raccroche et lui dit que pour l’argent, il n’est pas possible de changer quoi que ce soit au jugement rendu. Même si elle veut aller devant la juridiction de Galle, elle n’obtiendra rien. Elle se bat contre des gens corrompus et qui sont au pouvoir et contre des personnes qui ont intérêt à ce que cette histoire ne déborde pas. Il y a derrière tout ça en fait le détournement de l’argent du tsunami et le pouvoir ne souhaite pas qu’une instance de justice le constate. Il y a aussi avec cet argent l’alimentation du trafic des pierres précieuses, tenu par la mafia et elle aussi, ne souhaite pas de publicité. C’est ainsi, ce pays a besoin d’argent pour son effort de guerre, peut importe d’où vient l’argent, même la police et même la justice n’y peuvent rien. Cependant pour le matériel qui est chez Sarath, la juge a bien compris que Sophie souhaitait récupérer parce que c’est elle qui a tout financé. Elle accepte que Sophie dépose, par l’intermédiaire de son avocat, une deuxième requête pour demain. Elle l’acceptera et statuera favorablement. Il s’excuse de cette situation et il va l’aider. Pour lui Sarath et son complice sont de vraies crapules et il y trouvera bien un moyen pour les coincer. Ce sont des hommes comme eux, qui auraient dû être emportés par le tsunami. Puis, il s’adresse à Sophie et lui dit : Vous devez garder à l’esprit tout ce que vous avez fait pendant ce mois, essayez d’oublier le reste et retournez en paix dans votre pays. Vous savez la police est au courant de tout. Nous savons que Sarath a essayé d’obtenir de fausses factures. Nous savons aussi que les gens sont satisfaits de votre action. Pendant ces six mois, dans la circonscription dont je m’occupe, j’en ai vu des aventures. Des Européens ont mené comme vous, une action pour donner des armoires. Ils les ont distribuées. Ils étaient pressés de bien faire et de partir pour mener d’autres actions ailleurs. Dès qu’ils furent partis, le camion de livraison est revenu et le menuisier a racheté les armoires à moitié prix. Vous, vous êtes restée et vous avez continué à vous intéresser aux gens. C’est peut-être ça qui leur a fait le plus de bien. Récemment, une grande ONG européenne a fait une distribution de vivre et de vêtement. Il n’y en avait pas pour tout le monde. Dès qu’ils sont partis, une bagarre générale a éclaté et nous avons dû intervenir ! J’ai aussi des rapports sur des bateaux achetés par une association, revendus d’occasion par le pêcheur à une autre association qui les redonne à un autre pêcheur et ainsi de suite. J’ai des rapports sur des personnes habitant leur maison provisoire la journée pour recevoir l’aide lorsque les associations passent. La nuit, ils vivent dans leur vraie maison à l’intérieur des terres. Les moines du monastère ont fait financer des habits pour des enfants. Avec l’argent, ils ont fait creuser un puits, soi-disant pour le camp de réfugiés. Lorsque le camp fermera, le puits restera. Le rabatteur, un guide qui a amené la personne avec l’argent au monastère a fait marquer sur le puits que ce dernier a été réalisé grâce à une donation faite par sa famille. Tout finit par arriver au poste de police. Il faut que vous réalisiez, que vous avez su éviter ce type de comportement, que vous avez fait un vrai travail d’aide et que c’est ça qui compte. En évitant les intermédiaires vous êtes sûre que tout votre argent est réellement allé aux vraies victimes. Les gens comme Sarath profitent du malheur des autres, mais c’est aussi de votre faute. Les Occidentaux veulent des résultats immédiats. Des intermédiaires ont vite compris et fournissent dans des délais très courts à n’importe quel prix, ce qu’ils souhaitent. Allez, je vous confie à l’inspecteur de Silva qui a pour mission de vous faire obtenir le maximum dans les jours qui vous restent. Sophie est surprise et étonnée par ce discours. Elle le remercie. Elle se dirige vers le bureau de l’inspecteur. Elle commence à bien connaître l’établissement et s’y sent presque à l’aise. Dans son bureau l’inspecteur qui revient de déjeuner avec son secrétaire, lui explique une chose qu’elle a des difficultés à comprendre tant ils parlent mal anglais l’un et l’autre et tant c’est loin de sa pensée. Ils lui disent que Sarath a versé de l’argent au tribunal. C’est Ernst qui comprend le premier et lui explique que Sarath a versé un lack au tribunal. L’inspecteur lui dit que c’est ce qui explique cette décision, qui n’en est pas une, mais qui permet de repousser le vrai jugement et d’arrêter l’enquête. La famille de Sarath est très introduite dans le milieu judiciaire, l’avocat qui le défendait était son beau-frère venu exprès de Colombo. Il est très connu. Ce n’était malheureusement pas la même pointure que le vôtre qui n’était qu’un débutant. Mais, au fond, ça n’aurait rien changé. À ce propos, nous allons le contacter pour qu’il dépose le recours pour demain. Pour récupérer ce qui reste chez Sarath, ils ont besoin de la coopération de Sophie. Il faut qu’elle finance la location de un ou deux camions et les services de quelques ouvriers afin de récupérer rapidement le matériel. Ce genre d’affaire ne se règle jamais aussi rapidement, mais comme ils savent que Sophie part bientôt, ils vont accélérer les choses. Sophie leur donne son accord pour financer la location des lorries. Elle leur confirme qu’elle n’a pas de problème pour tout stocker dans un endroit sûr. Ils lui disent enfin que Sarath a donné son accord pour qu’elle récupère le matériel et qu’il versera même une somme de six cents euros, si Sophie abandonnait toute poursuite. Sophie n’a pas l’intention de poursuivre, si à chaque fois, c’est pour apprendre que de l’argent a été versé au tribunal. Ils appellent Sarath qui arrive, toujours accompagné par son homme de compagnie maintenant. Il veut bien donner son d’accord sur tout, à condition que Sophie écrive une lettre d’excuses et qu’elle informe le tribunal qu’elle s’est trompée, afin que l’affaire disparaisse des registres. Il se vante devant les policiers de connaître tous les avocats et d’avoir tous les juges pour lui. Sa sœur et son beau-frère sont proches du pouvoir. Pour lui le tribunal l’a innocenté. Sophie refuse d’écrire quoi que ce soit. Du regard, les policiers la remercient de ne pas avoir cédé. Sarath sort en disant que dans ces conditions, il n’a plus rien à faire ici et qu’il garde tout. Son compagnon se moque de ce que pense Sarath. Il le renvoie sans ménagement dans le bureau des policiers pour qu’il donne son accord afin qu’elle récupère ce qui lui appartient. Ce type ne lui laisse pas le choix. Pour lui l’argent n’est pas à rendre, c’est le principal. Sophie réalise que c’est lui qui décide pour Sarath et lui dicte sa conduite. Qui est-il ? Sarath donne son accord sur tout, il n’est plus question ni de la lettre ni de rendre de l’argent. Les policiers donnent rendez-vous à Sophie pour demain à dix heures au tribunal de Balapitya pour récupérer l’ordre d’enlèvement.

Elle et Ernst peuvent partir et aller déjeuner. Ils rejoignent Anilh. Tout en déjeunant, ils organisent l’enlèvement de demain. Anilh louera deux camions et 4 ouvriers dès qu’elle l’appellera. Les camions viendront au guest. Ensuite tout sera transporté à sa maison provisoire. Demain matin, c’est aussi l’arrivée des dernières armoires pour les pêcheurs du sud. Anilh se chargera de les réceptionner au même endroit et informera les familles de venir les récupérer en fin d’après-midi, car à ce moment-là tout sera réglé côté Sarath. Elle charge aussi Anilh d’appeler le chantier naval de Beruwala, si le bateau est là, qu’il retienne Samantha et ils iront le récupérer après-demain. C’est serré, mais réalisable. Sophie passe relever sa boîte aux lettres Internet. Dans Ambalangoda, deux hommes l’approchent et lui disent merci pour l’aide qu’elle leur a apportée. On a encore besoin d’aide, on a des enfants que nous voulons scolariser, disent-ils. Sophie leur explique qu’elle n’a plus d’argent, tout ce qu’elle avait apporté, a été dépensé. Elle espère qu’elle pourra plus tard les aider encore. Sophie et Ernst retournent à Ikkaduwa. Malgré le jugement, la journée a été bonne, tous ces gens qui leur ont témoigné tant de gratitude

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