Inoka Weblog

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Chapitre 23 : Le bateau

23) Le bateau

Quand l’eau rejoint l’eau, ce n’est pas une rencontre, mais une unification.

Swami Prajnanpad


****************************

La première chose qu’ils font en ce début de journée, c’est de régler le sort des lits récupérés. Anilh pense qu’on peut les donner en l’état, les gens les finiront eux-mêmes ou se feront aider pour quelques roupies. Il va aussi pouvoir revendre l’outillage. Puis Anilh appelle Beruwala. Le bateau peut-être mis à leur disposition dès aujourd’hui, mais pour cela ils doivent régler le solde en argent liquide. Ils passent à la banque pour retirer l’argent nécessaire. Sophie remercie le manager qui a été très sympathique et coopératif avec elle. Elle lui demande un carnet de chèques et elle lui demande aussi de veiller à ce que les relevés de compte lui soient bien adressés en France. Le manager en vrai cingalais, répond « no problem ». Samantha les attend, ils roulent vers Beruwala. Dans le bureau toujours aussi crasseux, Sophie sort de son sac les liasses de billets. Tout est compté et recompté. Le compte y est. Les dernières signatures sont apposées sur les différents documents. Enfin le bateau appartient à l’association. Le moteur Suzuki 25 est là-dehors à côté du bâtiment. Il est emballé dans une armature en bois recouverte de plastique. Un bout du plastique est déchiré pour montrer à Sophie que c’est bien le moteur qu’elle a acheté. Le bateau doit arriver dans quinzaine de minutes. Sophie réalise que ce chantier naval n’est qu’une agence locale de Neil Marine. Le patron lui explique que le bateau a été fabriqué au Nord de Negombo, là où sont fabriqués tous les « Neil Marine », dans le chantier de la société. Il est en route, il ne va donc pas tarder à arriver. Pour les faire patienter, le responsable de l’agence leur propose d’aller visiter un bateau que Neil Marine vient de construire, qui est dans la rade de Beruwalla et qui va prendre la mer pour être livré aux Maldives. Ce bateau permettra de transporter des vacanciers depuis l’aéroport de Male jusqu’aux différentes îles qui constituent l’archipel. Ils s’avancent sur le bord de l’océan, des débris de carcasses brisées qui s’envasent lentement. Le patron appelle une personne qui est sur le pont. Elle saute dans une barque et rejoint le bord en tirant sur un filin d’acier qui va du bateau au rivage. Ils doivent mettre les pieds dans la vase pour se hisser à l’intérieur de l’embarcation. L’homme tire sur le filin dans l’autre sens. Ils visitent le bateau de fond en comble, il est magnifique, blanc et bleu. Ils vont de la poupe à la proue et, face à l’océan, ils imaginent le voyage. La cabine climatisée, peut contenir une cinquantaine de passagers. Ils descendent dans la cale huilée pour voir les deux énormes moteurs. La visite leur a bien pris deux heures. Ils reviennent sur le bord. Le bateau pour le pêcheur n’est toujours pas là. Il doit toujours arriver dans une quinzaine de minutes. Ils s’installent dans le van pour se reposer et écouter de la musique. Une heure plus tard le lorry qui transporte le bateau arrive enfin. Il n’est pas question de le décharger ici, pour le reprendre et le transporter ensuite à Ambalangoda. Anilh négocie avec le chauffeur pour qu’il continue sa route jusqu’à Ambalangoda. Ce n’est qu’une question de prix. Après une longue discussion, ils tombent d’accord. Le moteur est chargé sur le lorry et déposé à l’intérieur du bateau. En route pour Ambalangoda. Sur la route au milieu de la circulation, le camion et le van se faufilent, se doublent et se redoublent en fonction du flot des véhicules. Sophie espère que tout va bien se passer et qu’elle ne va pas voir le lorry et le bateau quitter la route ou s’écraser contre un autre véhicule. Ici, tout est toujours possible et elle pense avec angoisse qu’il n’y a sûrement aucune assurance prévue en cas d’accident. Ils s’arrêtent près de la maison des parents d’Anilh. Ils envoient un homme avertir le pêcheur pour qu’il vienne avec une équipe afin d’aider au déchargement. Le pêcheur arrive avec une dizaine d’hommes pour aider à descendre le bateau du camion, puis à le porter. C’est un véritable petit événement. Des femmes s’attroupent et regardent tous ces hommes dans leur effort. Le moteur est posé à terre puis mis en sécurité dans la boutique des parents d’Anilh. Puis, avec de multiples précautions, le bateau est sorti du lorry. Des palmes et des pneus ont été posés sur le sol pour amortir le choc lorsqu’ils vont le poser. Une fois à terre, tout le monde se met autour. Le pêcheur bénéficiaire commande la manœuvre, il vient de réaliser que ce bateau est pour lui. Il est très ému et jure sur la tête de son fils qu’il en fera bon usage. Ce n’est pas le moment de se laisser gagner par l’émotion car ce qui importe pour l’instant c’est de porter le bateau en prenant garde de ne pas abîmer la coque en heurtant des restes de murs gisant sur le sol. Le bateau est entreposé derrière la maison des parents de Anilh à l’abri des regards. Puis, après la mousson, lorsque sera revenue la saison de la pêche, il faudra le transporter sur la plage et le faire glisser vers l’océan. Il ne reste plus qu’à transporter le moteur chez le pêcheur. Dans la petite pièce qui sert de lieu de vie à toute la famille, le moteur vient prendre sa place entre la table et le lit. La femme du pêcheur sert des « My Cola », le coca local, des biscuits et des petites bananes, pour remercier Sophie. Sophie donne rendez-vous au pêcheur et à sa famille pour demain matin au bateau, pour faire des photos. Comme il est près de 7 heures, et qu’ils sont en retard, Sophie et Ernst filent directement au village de pêcheurs. Devant le petit restaurant, sur un espace dégagé qui est la base d’une maison, chaque famille a apporté un plat pour les remercier de ce qu’ils ont fait. C’est ce qui reste de la maison du chef du village. Des petits bouts de briques encastrées dans la dalle marquent l’emplacement des pièces Cette maison était assez grande. Il y a un énorme réservoir en plastique qui permet d’avoir de l’eau potable, à côté les restes d’un plan de travail en ciment sur lequel trois briques sont posées pour faire la cuisine. Une petite baraque, dans le coin gauche de la dalle, faite de restes de murs et de planches, d’une dimension de cinq à dix mètre carré, fait office pour l’instant de maison C’est là qu’ils vont manger, des fauteuils de jardin en plastique sont disposés sur cet espace. Le chef du village accueille Sophie et Ernst. Il les fait asseoir et leur offre à boire des jus de fruit. La foule s’assemble. Chacun bavarde et échange sur la vie quotidienne. C’est à la fois chaleureux et indifférent. Le chef du village s’excuse devant la modestie de son accueil. Il lui dit : « Nous vivions dans le luxe, et nous n’avons plus rien ». Sophie réalise que ce village résume la vie. Les riches et les pauvres vivaient côte à côte, dans l’indifférence du quotidien. Le tsunami n’a pas fait de distinction. Face à la vague, plus de classe sociale, maison de briques ou huttes de torchis, tout a été balayé. Chacun se retrouve nu. Toutes les différences sociales sont effacées. Ceux qui n’avaient rien ont tout perdu. Ceux qui avaient tout ont aussi tout perdu. Après la vague, ils ne restaient plus que des hommes et des femmes nus, démunis de tout. C’est seulement dans les instants dramatiques qui ont suivi la vague, que tous les hommes auront été égaux entre eux dans leur dénuement et leur désespoir. Avec la reconstruction, les différences reviennent. Chacun retrouve son statut social, chacun retrouve sa place. Sophie se demande bien pourquoi, cette égalité n’existe plus dès que la vie redevient normale. Pourquoi avec l’aisance de la vie, l’indifférence revient, la solidarité s’amenuise. Il n’y a sans doute pas de réponse. Sophie et Ernst mangent face à tous ces gens qui les regardent. Le chef veille à ce qu’il mange bien de tout. Il les ressert jusqu’à satiété. Il les encourage à manger en disant que de trop manger une fois en passant, ce n’est pas grave. Ils mangent, c’est le seul moyen qu’ils ont de les remercier d’être présent pour marquer leur reconnaissance. Le repas terminé, ils se mêlent à la foule présente. Tout le monde les connaît. Eux reconnaissent ceux qui ont été les plus proches durant cette aventure. C’est la dernière soirée de Sophie et elle ne veut oublier personne. Elle serre des mains qui s’accrochent à la sienne. C’est une atmosphère à la fois heureuse et pleine de tristesse. Chez les gens, elle voit à la fois du bonheur et de l’indifférence. C’est un curieux mélange comme s’ils ne voulaient pas trop s’attacher à cette femme qui part, qui les abandonne un peu malgré ses promesses de retour. Il y a quelque chose d’enfantin dans leur attitude. Ils demandent tellement et pas seulement de l’argent ou des biens matériels. C’est difficile de quitter des gens qui attendent tant de vous. Il reste la journée de demain ce qui permet de les quitter en laissant un peu d’espoir. C’est comme une porte qui se referme mais dont chacun souhaite malgré l’inéluctable qu’elle reste un peu ouverte. Et, au fond, ça n’a pas d’importance parce qu’il n’y a plus personne de chaque côté de la porte. Embrassades, il faut partir. Le temps est passé vite. Heureusement, Sophie est heureuse car elle sait qu’elle a pu, dans le temps compté de son séjour, faire ce qu’elle était venu faire.

Trackbacks

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

AJOUTER UN COMMENTAIRE

Les commentaires pour ce billet sont fermés.

Informations légales

Inoka weblog est le weblog de l'association INOKA 27, rue JJ Rousseau 31140 Launaguet,



publiée au Journal Officiel du 28 février 2005 ,modifiée le 17 septembre 2005,

enregistrée à la préfecture de la Haute Garonne sous le N° 3/36677

Directeur de publication : La présidente : Véronique Piaser, 27, rue JJ Rousseau 31140 Launaguet

Service technique d'hébergement : NFRANCE 4, rue JF Kennedy 31000 Toulouse Tel : 05 34 45 50 07

Pour toute question ou réclamation concernant ce weblog veuillez adresser un e-mail à l'adresse suivante : contact@piaser-moyen.com