Capitre 24 : Ernst
24) Ernst
Si tu vois l’âme dans n’importe quel être vivant, ta vision est vraie. Si tu vois l’immortalité dans le cœur de n’importe quel être mortel, ta vision est vraie..
Bhagavad Gita
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Ambalangoda, neuf heures du matin, séance de photos du bateau avec la famille du pêcheur. Le bateau est posé en retrait, sous les cocotiers et sous les palmiers, parmi les détritus et les gravats qui restent du tsunami. La plage et la mer n’apparaîtront pas sur les photos. Anilh lui propose de reprendre une équipe pour aller poser le bateau sur la plage. Sophie lui dit qu’il n’en est pas question. Elle expliquera aux donateurs. Les photos se feront là où est posé le bateau. Les noms des sponsors sont collés de chaque côté de la coque et le pêcheur et sa famille se mettent près du bateau. Il y a aussi des fanions à poser. Comme il n’y a rien pour accrocher, Ils les posent sur l’avant du bateau. Tout ça paraît bien dérisoire. C’est le prix à payer, le retour pour les donateurs. Le pêcheur et sa femme, ses enfants, s’y prêtent volontiers. Sophie pose aussi à côté du bateau car le pêcheur veut avoir une photo d’elle et du bateau. Sophie dit au revoir au pêcheur, à sa femme, à ses enfants. Un épisode se clôt. Pour Sophie c’est la encore la concrétisation de son engagement. Pour le pêcheur, c’est quelque chose qui relève du mystère. Pour lui cette femme est plus qu’une femme. Elle est divine. C’est un miracle qui a eu lieu. Cette divinité va disparaître de sa vie comme elle y était venue, sans qu’il sache vraiment pourquoi. Elle part comme la marée se retire. Il a quelque chose dans la gorge, comme une boule de joie et de désespoir, il ne sait comment le lui dire. Il met tout dans ses yeux pour qu’elle comprenne. Il serre la main qu’elle lui tend, ils se regardent puis ils se quittent. Malgré les promesses, se reverront-ils ? Sophie fait un dernier tour pour voir les familles côtés sud, et voir l’installation des lits, des matelas, des armoires. Tout est bien là, à l’intérieur des maisons en bois ou dans les tentes. Certains dont le toit n’est pas suffisamment étanche ont mis leur armoire dans la maison provisoire d’à côté. Tout le monde est très heureux de pouvoir dormir sur un lit et un matelas et de pouvoir ranger le linge. En riant, une femme lève son pouce pour dire à Sophie que c’est super ce qu’elle a fait pour eux. Ce geste enfantin, espiègle, bouleverse Sophie qui réalise l’espoir qu’elle a redonné à cette femme. Elle laisse ces gens. Elle sait qu’elle ne les reverra peut-être pas. Elle promet de revenir. Elle est triste, ils sont si attachants. Ils lui ressemblent tant.
Après le déjeuner, Sophie et Ernst retourne aussi au village de pêcheurs du secteur nord. Sophie pour un dernier adieu aux meilleurs amis dont Siri. Ils garent la moto à côté du petit restaurant. Dès qu’ils ont enlevé leur casque, ils voient un attroupement, dans le village. C’est un cortège qui se forme avec des tambours en tête. Ils s’approchent. La vieille femme diabétique est morte, leur dit-on. Hier personne n’en a parlé. Cette femme avait toujours vécu sur cette plage. Cette cabane provisoire en bois avait remplacé sa maison de torchis au toit de palme. Née en 1941, elle avait tout connu, les Anglais, l’Indépendance, l’éternel lutte pour le pouvoir entre Tamoul et Cingalais, la lutte d’influence entre les clans cingalais du Centre de l’île et de la côte. Cette guerre civile qui dure depuis trente ans a dévoré son fils. Elle a connu le tsunami qui est venu balayer sa vie depuis le 26 décembre. Ce jour-là, la paillote, dans laquelle elle avait toujours vécu n’a pas résisté. Elle a été surprise, entraînée comme un grain de sable par la force du courant, parmi les débris de bois et de palmes qui constituaient les huttes de pêcheurs. Ballottée par les flots, elle a cru que sa dernière heure était venue. Les pêcheurs l’ont retrouvée deux cents mètres plus loin, gisant dans la boue et les décombres du naufrage. Ils l’ont transportée jusqu’au bord de la route principale. Ils l’ont allongée dans l’herbe et depuis, elle ne s’est jamais relevée. Il y avait dans son regard de l’incompréhension, de l’étonnement plus que de l’effroi. La mort ne lui faisait pas peur, c’est une délivrance par rapport à cette vie. Depuis six mois, elle l’attendait, regardant le monde autour d’elle, allongée sur son matelas envahi par les mouches. Ce village n’était plus son village. C’était devenu un camp de cabanes provisoires en bois et de tentes. La végétation avait disparu, plus de petites haies pour délimiter des passages, plus de fleurs sur le pas des portes pour marquer un peu de bonheur. Son village n’était plus que ruines et décombres. Dans les petites maisons, le dénuement est total. Ils sont devenus plus pauvres que les pauvres. Les voisins n’étaient plus ses voisins, ils étaient partis plus loin vers le monastère dans un camp pour réfugiés. D’autres démunis étaient restés ou lassés des camps étaient revenus. L’ordre ancien était rompu et pour elle il ne pouvait rien en sortir de bon. Cette vie ne l’intéressait plus. Elle n’avait jamais remis en question sa vie jusqu’à ce jour. Ses parents, ses grands-parents étaient du village et pêcheurs. Elle avait épousé un pêcheur et ses enfants étaient pêcheurs. Elle ne demandait rien d’autre. Chaque matin sur l’autel familial elle brûlait un bâton d’encens pour que les dieux veillent sur elle et sa famille, sur le village aussi, sans la solidarité duquel aucun pêcheur n’aurait pu survivre. Elle entendait la mer taper sur la plage. Elle n’avait pas peur. C’est ici qu’elle avait toujours vécu. C’est ici qu’elle avait mis au monde ses enfants. C’est d’ici que son mari était parti pour la pêche sans retour. À la fin, la peur de ce monde nouveau était telle qu’elle refusait de s’alimenter.
Le cortège s’ébranle. Tout le village suit. Deux tambours et un flûtiste précèdent la foule. Les tambours donnent la cadence de la marche tandis que la flûte émet un son lancinant comme pour exprimer le chagrin du village. Le cercueil, porté par de jeunes hommes, domine la foule. Il n’est pas tard, mais les nuages noirs de la mousson cachent la lumière. Il fait noir. Sophie et Ernst prennent place dans le cortège. Sophie est tirée par la main. Une femme l’emmène près des pleureuses et de la famille. Elle ne veut pas être là, mais elle n’a pas le choix. Elle a trop pris soin de cette femme pour rester à l’arrière comme une étrangère. Elle a eu pour elle trop de compassion pour ne pas être considéré comme un membre de la famille. Sophie n’avait pas peur de la mort de cette femme. Ce n’était pas dans sa nature, mais ici, c’est tellement plus facile, la mort est aussi présente que la vie. La femme mourait et des enfants jouaient près de la cabane, des hommes partaient pour la pêche, des femmes vaquaient à leurs occupations. La mort à l’œuvre n’est pas dissimulée dans des lieux réservés. Chacun entrait et sortait de la chambre, en fonction des nécessités du quotidien. Ce n’était pas de l’indifférence. La mort est compagne de la vie. Nulle peur, nulle hypocrisie, un accompagnement, comme elle est accompagnée aujourd’hui.
Le cortège a atteint le sommet de la petite côte où s’est arrêté le raz-de-marée. Il pleut pour ce dernier voyage. Ils parcourent la rue principale. Les tambours et la flûte annoncent le passage du cortège. Les gens sortent sur le devant de leur maison ou s’approchent au bord de la rue, pour participer aussi à l’enterrement et témoigner leur solidarité de pure forme pour la douleur de la famille. Dans la rue principale, personne ne connaissait cette pauvresse. Les gens d’ici ne fréquentent pas le village de pêcheurs. C’est le monde des nantis. Les maisons de style cingalais sont en dures. Ici on est riche de père en fils comme là-bas on est pauvre de père en fils. Le fatalisme religieux permet de faire tout accepter, dans l’attente d’un monde meilleur, un paradis peut-être ou une réincarnation plus favorable. Ils passent devant le guest house de Sarath. Il y a sa femme Maligni et leurs enfants, un ami chauffeur de van et Héléna. Ils ne sont pas concernés par la morte. Ils sont là par tradition, parce que, pour le voisinage, ils ne peuvent pas ne pas être là. Ils ne comprennent pas la présence de Sophie. Ils ont l’impression de voir passer un reproche vivant. Le cortège tourne à droite pour suivre une petite rue qui descend et revient vers la plage, vers le village, face à l’entrée du cimetière. La boucle est bouclée.
Le cercueil est posé à terre sous des guirlandes blanches qui décorent les palmiers pour l’occasion et aux pieds d’un portique en tissu qui rappelle les dates qui ont marqué le passage de cette femme sur terre. Un trou a été creusé. Les musiciens se placent un peu en retrait. On ouvre le cercueil. Le couvercle se déploie en deux parties au-dessus du cadavre. L’intérieur est tapissé de blanc. Elle est là, toute petite, toute menue. Elle est vêtue d’un sari blanc avec des plis impeccables sur la poitrine, elle porte des gants blancs et des boucles d’oreilles blanches. Son visage est détendu, apaisé, comme elle était déjà sur son lit de gisante. On l’a « endimanchée » pour son dernier voyage La musique reprend, les tambours sonnent gravement de lourdes notes comme d’énormes gouttes de mousson, la flûte chante une musique lancinante comme des pleurs d’enfant qui se prolongeraient indéfiniment. Les pleureuses se sont tues. La pluie a cessé. Pour la première fois, depuis le début de son séjour, Sophie a une sensation de froid. Un frisson parcourt son corps. Autour du cercueil, la famille et la foule se mettent à tourner, trois fois dans le sens des aiguilles d’une montre. Pendant ce temps, des hommes passent dans les poignées du cercueil, des cordes faites de fibres de noix de coco. Le couvercle est remis. Le cercueil est descendu dans le trou. Les pelletées de sable tombent dans la fosse. Le trou est rebouché. Un petit monticule de sable marque l’endroit. À la tête et aux pieds, des bouts de toiture brisée en fibrociment, comme des piquets, délimitent l’emplacement. Deux couronnes de fleurs sont posées, près de la tête. Elle est revenue près de sa maison. Elle ne quittera plus jamais son village. Il ne pleut plus. Des groupes se forment, échangent. La vie reprend son cours. La foule s’éparpille. Sophie et Ernst s’éclipsent pour aller chez Siri. Siri, malgré sa timidité, l’embrasse, il a beaucoup de peine, ils se quittent vite pour ne pas faire durer ce moment difficile. Ils passent chez Dudley qui reste sur sa réserve, qui n’arrive toujours pas à sortir de sa coquille. Lui aussi souhaiterait dire tant de chose qu’il ne peut pas dire. Dernier arrêt chez les parents de Anilh. Ces deux là, elle les aime beaucoup. Quelle gentillesse, quelle générosité, quel effacement. Ce sont eux qui représentent bien les gens d’ici, ceux qu’elle a le plus de mal à quitter. Ils ont permis d’assurer toute la logistique de son action sans jamais se manifester. Elle laisse, elle le sait, deux êtres précieux. Ils retournent à Ikkaduwa. Elle ne refera plus cette part de route en moto. Elle ne se serrera plus contre Ernst, lui faisant totalement confiance. Aujourd’hui tout s’arrête, c’est difficile. Elle prépare ses bagages.
Sophie et Ernst vont dîner ensemble en attendant le van qui viendra les prendre à minuit. Ernst la remercie pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle lui a donné. Il ne savait pas, lui dit-il, qu’il existait des femmes comme elle. Elle rit, pour ne pas le laisser s’embarquer, dans un registre trop nostalgique ou trop romantique. Elle lui dit, qu’il voit en elle bien plus que ce qu’elle n’est en réalité. Il l’idéalise. Elle est une simple femme. Elle essaie de vivre simplement, ce qui n’est pas toujours facile. Elle ne fait pour ce pays que payer une dette ancienne. Elle a apporté de l’argent. C’est tout. Les gens, lui ont encore tellement donné par leur humanité qu’elle se sent toujours débitrice envers eux. Ils lui ont redonné le sentiment d’être utile à quelque chose. En France, elle est déjà inscrite sur les registres des rebuts de l’ « anpé » la plus grande entreprise française avec cinq millions de sociétaires. On n’a plus besoin d’elle. C’est la crise de la civilisation occidentale, cet Occident qui n’a plus besoin des hommes et des femmes qui le constituent. Ernst lui prend la main et lui dit qu’il a besoin d’elle. Elle le regarde droit dans les yeux: je reviendrai dans un an dit elle. Sans hésiter il dit : Je serai là. Le van avec Samantha et Anilh arrive. Ils embarquent tous les quatre. Elle parle avec Ernst tout le long du trajet, comme s’ils voulaient se donner l’un à l’autre un maximum de mots en provision pour l’année à venir. Elle embrasse ces trois hommes, Samantha, puis Anilh qui ne peut retenir une larme, et Ernst, qui la serre contre lui. Il lui dit : dans un an, je serai au Blue Note, je t’attendrai. Il lui glisse dans la main une petite boîte. Le van repart, emportant ses hommes. Sophie marche seule dans les couloirs de l’aéroport de Kutanayake, pour atteindre le terminal d’embarquement. Elle porte au cou un médaillon en or, un éléphant dont le corps est pavé de brillants.
Par Véronique Piaser Moyen, le 26 juin 2006 à 05:24 :: General :: #276 :: rss
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