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Mercredi 28 juin 2006

Mercredi 28 juin 2006

La nuit a été bonne malgré les souvenirs anciens. Toute la nuit, et ce matin encore, le vent a soufflé avec beaucoup de violence. Notre hôte nous dit que ça dure depuis 5 jours et qu’ainsi nous n’aurons pas de pluie.

La forêt que nous voulons voir est la dernière forêt vierge du Sri Lanka. C’est une zone protégée et nous ne pouvons pas y accéder sans guide. Nous désirons simplement aller à l’entrée pour voir à quoi ça ressemble. Les deux Parisiens que nous avons rencontrés à Happutale, et qui allaient voir la forêt par l’accès normal de Singarajath, nous ont dit qu’il fallait être équipé, qu’il y avait toutes sortes de bestioles et notamment des sangsues. Nous avec nos nus pieds et nos pantacourts on ne se sent pas concerné par la visite. Par contre on veut voir à quoi ça ressemble de l’extérieur une forêt vierge.

Notre hôte nous dit c’est tout droit à 16km, vous trouverez une barrière et c’est l’entrée du site. Sur la carte c’est un trait droit qui représente la route. En un quart d’heure, on fait les huit premiers km, les huit suivant, nous allons les faire en 1h et quart.

Dans un dernier village, on quitte le goudron qui est remplacé par une piste de pierres de trous de rochers. On monte parmi les champs de thé. Lorsqu’on rencontre quelqu’un, on lui demande par des gestes si c’est bien la direction de « Singarajath Forest ». Ils nous font signe en montrant la direction en répétant « Singarajath ». On monte, monte, monte, dans les champs de thé, on croise des ramasseuses en sari ce sont des Tamouls c’est-à-dire une main d’œuvre bon marché.

Mais ces hommes, ces femmes qu’on rencontre, ils nous sourient et à ce moment ils et elles deviennent des princes et des princesses. C’est époustouflant ce mélange de pauvreté et de beauté.

Un ou deux motoristes nous doublent, ce qui nous encourage.

Je passe souvent en première pour continuer notre ascension. La route tient plus du chemin muletier défoncé, des épingles se resserrent comme des lacets de sentier de montagne et à chaque fois sur les rochers glissant la moto peine à repartir. Puis Véronique doit descendre, je fais patiner au maximum l’embrayage pour lancer le moteur et en même temps je pousse avec mes jambes, elle passe encore une fois. Véro remonte jusqu’à la prochaine épingle. Celle-ci est si mauvaise, le sol si défoncé que nous nous trouvons en mauvaise posture, dans une pente qui donne l’impression que la route est là devant nous comme un mur légèrement incliné. Véro descend, je cale la roue arrière dans un trou du rocher, je relance la machine et en levant les yeux pour regarder devant ce qui m’attend j’aperçois une stupa juste au dessus de ma tête. Je dis à Véro que je continue jusque-là et que je m’arrête.

C’est un temple bouddhiste. Il y a une petite affiche sur laquelle je lis « Relax mec, tu es arrivé jusque-là, tu peux faire une petite donation ». À ce moment, une autre moto arrive s’arrête et le chauffeur fait une donation. Je lui demande « Singarajath Forest », il me répond en me montrant de continuer « Singarajath, 6km ». Au compteur je viens de faire les 16km prévus. Il repart, Véro arrive. Elle n’est pas d’accord sur le terme « relax » dans ma traduction mais elle ne sait pas traduire le mot qui est écrit.

On hésite à continuer. 6km par une route pareil on ne va pas y arriver. En regardant devant, on dirait que ça monte moins.

Je dis à Véro que nous devrions faire une petite donation car nous avons eu du pot d’arriver jusqu’ici, peut-être qu’il y est pour quelque chose Bouddha. Elle est d’accord avec moi. On lui donne chacun une pièce.

Je me dis que ça pourra toujours servir pour la descente, car les épingles à pic sur le rocher mouillé, je ne le sens pas trop pour l’instant.

On continue, la pente diminue, la route s’améliore, comme quoi Bouddha ça marche. On arrive à la fameuse barrière. Il n’y a personne pour nous arrêter. De ce côté-ci de la montagne, la piste est bonne dans la forêt. On est à moitié dans la brume, des nuages passent juste au-dessus de notre tête. Ici le climat est particulier, frais et humide constamment, c’est ce qui a permis de garder la forêt. L’atmosphère est fraîche et légère on se croirait en Chartreuse l’été pour ceux qui connaissent, pour les autre c’est comme un lieu ou la canicule et la sécheresse n’auraient pas de prise. Elle ressemble, imaginez une forêt de brocoli, avec des feuilles au bout des branches, et d’une densité telle que lorsque nous l’apercevons de dessus on dirait un parterre de mousse.

Il est près de 10h et nous devons faire demi-tour. Nous réalisons que les gens nous ont indiqué leur route pour aller à Singarajath, leur route, une route qui n’existe pas officiellement et qui traverse la forêt. On vient de pénétrer en fraude dans ce sanctuaire, mais on a vu ce qu’on voulait voir.

On repasse devant le petit temple, et nous commençons notre descente. La donation a été efficace, dans les épingles passées en première frein bloqué, mais pas les roues, je pense à Frédéric mon moniteur de moto école qui me disait toujours la moto va où ton regard va, j’évite de regarder le magnifique spectacle qui s’offre à nos yeux et je tourne au maximum la tête pour voir au plus loin le chemin. Je sens Véro à l’horizontale sur mon dos et je retiens et je dirige la moto de toute la force de mes bras.

Toujours des rencontres humaines, simples, qui nous enrichissent rien que par un échange de sourire, un signe de la main, parfois un mot lancé au passage.

Retour au Rest House pour récupérer nos affaires. Je ne dirai jamais assez que cette maison est une pure merveille.

On prend la direction de Galle qui est à 70km, on suit une vallée de culture de thé, de riz et aussi d’hévéas.

La petite promenade de ce matin nous a fatigués et nous nous arrêtons au moins 4 fois pour faire ces 70km.

Il faut dire que la chasse à la moto a été dure. Je réalise qu’une moto sur une route, ça n’existe pas. Ce n’est pas très différent en France, mais je n’en avais pas autant conscience. C’est à moi de faire ce qu’il faut pour éviter les collisions de face avec des cars qui foncent comme si on était pas là. Nous nous retrouvons plusieurs fois arrêtés au bord de la chaussée, dans le fossé. Comme maintenant je sais que je n’existe pas, j’anticipe, et c’est en première que je quitte la route. L’expérience paie.

Au fond, je me dis que c’est un peu comme dans la vie, on n’existe vraiment pour personne. On poursuit sa route seul, indifférent à celui qui arrive en face.

Un lourd et long camion nous crache sa merde de fumée noire dans la figure depuis déjà pas mal de kilomètres. Pour les cars j’ai la technique je les passe aux arrêts, ne croyez pas que c’est facile parce qu’en fait ils ne s’arrêtent pas, je double sans visibilité en klaxonnant et au bout d’un moment ils me laissent passer.

Un camion ça ne s’arrête pas. Celui-ci ralentit, il laisse un petit espace à droite, personne en face, je fonce,fonce, klaxonne, j’arrive à hauteur de la cabine, je passe. Sur la route devant moi, je comprends maintenant pourquoi il ralentissait, un énorme boudin de ciment, rond, rayé de jaune et de blanc, jusqu’à présent je n’en avais jamais vu d’aussi haut. Il est trop tard pour faire quoi que ce soit. Je ne pense qu’à tenir fortement le guidon pour que la moto continue tout droit et n’aille pas se déporter vers le camion qui klaxonne maintenant pour me traiter de cinglé, il n’a pas tort. La roue frappe, la moto décolle, Véro décolle encore plus haut, mais ses pieds restent bien accrochés aux cales pieds, elle avait vu le boudin avant moi et avait anticipé le choc. Je pense à Luc un copain, champion d’Europe de sauts à moto par-dessus des voitures. La roue arrière ne touche pas le boudin, la moto reste droite, les roues reprennent contact avec le sol, les fesses de Véro avec le siège. Déjà le boudin suivant arrive, ça marche souvent par deux ces animaux, j’ai le temps de freiner et celui-ci on le prend vite mais correct.

Toute notre fatigue, toutes nos douleurs dans les jambes dans le dos se sont effacées, miracle de l’adrénaline.

On roule normal. À Galle l’armée nous accueille.On se dit que ça commence à craindre, que ça ne va certainement pas s’arrêter tout de suite, avec tous ces attentats.

Arrivée à Ambalangoda, nous sommes lessivés, noirs du cambouis de la route. Heureusement un thé au gingembre, une douche et l’accueillante maison de Sudath nous permettent de récupérer.

On fait le point de tout ce qui reste à faire, on pense à Andréas et l’argent récolté pour l’orphelinat, on ira dès de demain. On pense à Fabien qui attend pour vendredi un dossier sur de possibles actions aussi dans le cadre de l’orphelinat.

Les vacances sont finies, on s’est déjà remis au boulot.

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